Hamza Halloubi Work

 

Passages

Colette Dubois

 

 

Effacer, (re)commencer, laisser des traces, jouer de la citation sont autant d’actes que l’on retrouve au fil des recherches d’Hamza Halloubi (Tanger, 1982 ; vit et travaille à Bruxelles, Gand et Tanger) au travers de vidéos, de photographies et d’installations.

 

Le titre de sa proposition à la galerie Janssen, C’est le commencement qui est le pire, est extrait d’une phrase de Samuel Beckett  1, dont l’artiste n’a conservé que l’entame. Dans cette vidéo emblématique de son oeuvre, la caméra cadre un bureau devant une fenêtre, un homme âgé, y apparaît de dos, s’installe à la table, ôte ses lunettes, pose sa cigarette et se met au travail. Le mouvement du bras droit de l’homme laisse croire qu’il écrit. Un gros plan sur ses mains dévoile que ce n’est pas un stylo qu’il tient entre les doigts, mais une gomme. Ce cahier qu’il efface est son journal. Tout se passe comme s’il faisait disparaître sa vie et cherchait à la commencer à nouveau sur une page redevenue blanche gardant pourtant, en creux, la trace des mots qui y étaient couchés. De même, l’installation Rater mieux était-elle constituée d’un ensemble de toiles peintes par l’artiste entre 1999 et 2004 recouvertes, à l’exception de la tranche, d’une couche de blanc opaque. L’effacement du passé permet l’émergence de la trace, donc de ce qui fait oeuvre.

 

Qu’il s’agisse d’une phrase inscrite dans un dispositif ou d’un personnage écrivant ou lisant, le texte est souvent présent dans les oeuvres d’Halloubi. L’écrit revêt une importance particulière pour l’artiste qui privilégie les théoriciens et, parmi eux, ceux qu’il défi nit comme “écrivains-lecteurs” : “une figure que l’on trouve beaucoup chez Borges ou chez Edward Saïd. Pour moi, il n’y a pas de limite entre lecteur et auteur, le lecteur peut, en quelque sorte, devenir l’auteur” explique-t-il. Il s’agit pour Halloubi de faire sienne une part de leur pensée et, en la plaçant au coeur de l’oeuvre, de mettre le spectateur en mesure de se l’approprier à son tour. Dans Réflexions sur l’exil, une installation présentée à la sixième biennale Momentum de Moss (Norvège), des phrases tirées de l’ouvrage éponyme d’Edward Saïd inscrites au vernis sur le mur étaient prolongées de morceaux de bois sur le sol. Pour pouvoir les lire, le visiteur devait s’approcher, bouger et chercher le meilleur point de vue. Ce travail forçait le spectateur à définir sa propre position et son propre engagement qui faisaient alors partie intégrante de l’œuvre.

 

Pour nommer ces phrases glanées dans les livres, il n’y a qu’un mot : “citation”. Chez Halloubi, leur fonction est très proche de celle que Walter Benjamin leur assigne : “les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction”2. Il s’agit de citer sans référer à l’auteur (la citation n’est ici ni décoration, ni justification) ; ainsi, la citation, dégagée de tout contexte, gagne une puissance particulière : celle de faire violence aux certitudes et à la nonchalance. Chaque spectateur, chaque lecteur peut s’en approprier et en devenir l’écrivain-lecteur. Pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il ait passage d’une forme à une autre, d’un espace à un autre. Les mots doivent quitter le livre pour prendre place dans un caisson lumineux du format d’un téléviseur, être graves et dorés dans le bois de pupitres d’écolier ou inscrits sur une façade. C’est par ce passage - un geste qui appartient proprement à l’art - que la fonction interruptive de la citation prend tout son sens, qu’elle devient véritablement politique.

 

Le travail de Hamza Halloubi s’attache à des éléments simples, qui appartiennent à la vie quotidienne. Il filme un homme penché sur un cahier, un bébé qui joue avec un livre et qui le porte à la bouche, la disparition d’un lieu à mesure que l’on s’en éloigne, il photographie un mur en s’en approchant jusqu’à ce que l’image devienne un monochrome gris - des expériences qui nous appartiennent tous. Les phrases qu’il inscrit sont parfois énigmatiques ou chargées de mélancolie, ce qui ne les empêche pas d’être résolument tournées vers le futur (“Il n’a besoin que de lui-même pour être heureux”, “Au lieu de creuser en moi, j’ai préféré faire une trouée dans le monde”). Les formes que prennent les oeuvres sont très justes, directes, presque minimalistes ; le regard du spectateur rencontre immédiatement l’essentiel : l’image, les mots, le mouvement. Nul récit ne s’interpose entre

une pensée et le regard que l’on pose sur l’oeuvre. Comme il le dit, “d’une certaine manière, les oeuvres ne sont pas à moi, elles sont aux autres”.

 

 

 

1 “C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire.”

2 Walter Benjamin, Sens unique, Paris, Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau,1978, p. 229

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